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Dossier

Une génération frappée par les inégalités

Jeunes

" Oubliez tout ce que vous avez appris. Commencez par rêver. "

Les graffitis vengeurs de mai 68 ont laissé l'image d'une jeunesse en quête d'utopie. Mais quelle société ces baby-boomers ont-ils élaborée pour les générations suivantes ? Une société de plus en plus inégalitaire lorsqu'on analyse les écarts entre les catégories sociales au sein d'une même classe d'âge. Une société où il est de plus en plus difficile de se faire une place, surtout si l'on est sans diplôme ou issu d'un milieu populaire.

La jeunesse a-t-elle pourtant cessé de rêver ? On pourrait le croire face aux portraits souvent résignés esquissés par les médias. "Avoir un métier intéressant, fonder une famille et avoir un bon salaire", voilà, par exemple les préoccupations principales exprimées par 642 sondés âgés de 14 à 25 ans chargés de représenter la jeunesse en juin 2006 *. De même, obtenir un logement ou une voiture semblait les objectifs de vie principaux des manifestants anti-CPE présentés dans les grands journaux télévisés **. On était loin de Rimbaud ou des enragés de mai 68. Et lorsqu'on parle de banlieue, la parole est plus souvent donnée aux "analystes" qu'à la jeunesse. Pas étonnant alors que les discours moralisateurs ou paternalistes à l'usage des moins de 25 ans contribuent à brouiller la réalité sociale.

Il convient de balayer quelques idées reçues. Par exemple, les jeunes ne sont pas dépolitisés. Ils ont une grande défiance vis-à-vis des représentations traditionnelles (image dégradée des partis, non-inscription sur les listes électorales, développement de l'abstentionnisme…), mais se montrent très préoccupés par la chose publique , ainsi que l'analysent des sociologues comme Anne Muxel du Cevipof (Centre de la vie politique française). C'est avant tout " l'engagement citoyen " et les associations - dans le domaine humanitaire et des droits de l'homme - qui bénéficient de leur confiance pour changer le monde. Autre préjugé à éliminer : la jeunesse ne constitue pas un ensemble culturellement homogène et les sous-catégories comme les " tribus " ou les " jeunes de banlieue " - qui seraient tous sexistes, violents, illettrés, islamistes et sans repères - relèvent du marketing ou du fantasme. Les clivages les plus profonds sont opérés par l'accroissement des inégalités sociales : les nouvelles générations qui arrivent dans la société depuis trente ans connaissent une dégradation de leur position économique, un plus fort risque de déclassement social et un plus faible accès au politique, comme l'analyse le sociologue Louis Chauvel. L'organisation du chômage de masse est l'élément essentiel de cette aggravation : un tiers des jeunes connaissent le chômage dans l'année qui suit leur sortie de l'école alors qu'ils n'étaient que 6 % en 1973. Le chômage des actifs
*** de moins de 26 ans a doublé en trente ans. Les mesures censées favoriser leur emploi depuis 1977 (pacte pour l'emploi, SIVP, TUC, CES, CIP, emplois jeunes, CNE, CPE…) ont en fait précarisé leur statut : aujourd'hui, un cinquième des jeunes présents sur le marché du travail est au chômage et autant ont un emploi temporaire. Un tiers des jeunes ménages vit sous le seuil de pauvreté.

Et pourtant, si l'on observe la France dans sa globalité, les inégalités de niveau de vie ont plutôt régressé depuis trois décennies. C'est un effet de trompe-l'œil : elles se sont tassées pour les générations des Trente Glorieuses, mais elles se creusent inexorablement pour les suivantes depuis le milieu des années 1970. Ce sont les jeunes issus des milieux populaires et ceux qui sont les moins diplômés qui subissent de plein fouet cette évolution. Les permanences d'accueil du Secours populaire le constatent : " Nous recevons de plus en plus de jeunes en précarité, témoigne Hanane, accueillante au SPF de Lille. Certains sont en rupture familiale et se retrouvent à la rue, d'autres squattent. Il y a aussi des mères seules, des couples avec enfants qui ne s'en sortent plus et des étudiants…"

Diplômés et exclus

Alors que l'économie stagnait pendant trente ans, le nombre de diplômés explosait : plus des deux tiers des jeunes classes d'âges ont le bac et près de 20 % ont une licence. Or la société n'offre pas assez de positions sociales en rapport avec ces diplômes. Il faut toujours autant d'efforts, mais on a plus difficilement accès à des carrières devenues de moins en moins prometteuses. Que ce soit par les études ou par la promotion professionnelle, le fameux ascenseur social est en panne. Malgré tout, les diplômés avec au moins bac + 2 s'en sortent vraiment moins mal que les autres et trouvent beaucoup plus facilement un contrat à durée indéterminée (CDI) que les non-diplômés, selon l'enquête Emploi 2004 de l'Insee. Et si 40 % des détenteurs d'un troisième cycle commencent leur carrière par un emploi temporaire, les deux tiers des non-qualifiés passent directement par la case précarité. Avec l'intérim, les stages ou l'emploi temporaire, les jeunes sont plus facilement exclus du CDI, un contrat dont les garanties de stabilité progressaient encore au milieu des années 1970 et sont critiquées aujourd'hui.

La précarisation du travail a, évidemment, des conséquences sur les revenus, l'accès au logement, aux biens de consommation, aux études pour ses propres enfants, etc. En ce qui concerne les universités, l'Unef, syndicat étudiant, dénonce régulièrement l'augmentation des frais d'inscription (jusqu'à 900 euros avec les frais annexes) et la faible revalorisation des aides aux étudiants. Plus prosaïquement, le Secours populaire s'associe depuis plusieurs années avec la Fage, un réseau d'associations étudiantes, pour collecter des tickets de restos-U afin de les redistribuer à d'autres étudiants. Enfin, il faut noter que la nécessité de travailler pendant ses études touche avant tout les enfants des classes populaires et peut entrer en concurrence avec les études elles-mêmes, selon l'Observatoire de la vie étudiante. En ce qui concerne le logement, la spéculation immobilière s'ajoute à la précarité des revenus : la part du budget des ménages âgés de moins de 25 ans consacrée à ce poste atteint 35 % et 260 000 jeunes, étudiants, salariés ou chômeurs habitent chez leurs parents, faute de mieux. Côté revenus, ceux qui sont en rupture familiale et sans ressources ne peuvent prétendre au RMI avant 25 ans. Seules les mères qui élèvent seules des enfants s'en sortent avec les aides familiales, mais elles ont beaucoup de mal à retrouver un travail par la suite… Alors, face à cette société plus dure pour les jeunes faut-il craindre une guerre de générations ? Non, bien sûr. Le malaise social ne peut se réduire à une opposition entre jeunes et vieux ni entre " jeunes Français " et " jeunes issus de l'immigration ". Les familles des milieux populaires rêvent autant que les autres de voir leurs enfants vivre mieux qu'elles-mêmes. Ce ne sont pas elles les responsables de la panne de l'ascenseur social. Au contraire, elles sont solidaires des jeunes à la mesure de leurs moyens.

* Sondage CSA/Capital où toutes les questions sont posées sous la forme du tutoiement.
* * Voir à ce sujet l'excellente enquête "Désentubage cathodique du CPE" en vidéo sur le site de Zalea Tv, www.zalea.org.
* * * Ce chiffre ne tient pas compte de ceux qui poursuivent leurs études. Il est donc faux d'écrire qu'un jeune sur quatre est au chômage en France (voir à ce sujet "Chômage des jeunes : des médias qui font mentir les chiffres..." sur www.acrimed.org).

Photos © Spf


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